René-Jean BOUYER
Auteur/Réalisateur
Avez vous pris contact avec les Clinton pour réaliser ce programme ?
Pour les tenir informés, oui, mais pas pour leur demander de témoigner. Ce n'était, d'ailleurs pas le propos du film qui cherche à faire apparaître ce que ce couple a représenté pour l'Amérique et l'empreinte qu'il a laissé. Après huit ans de Présidence Bush, une sorte de nostalgie des années Clinton s'est installée. A l'heure ou Hillary s'est lancée dans la course, il paraissait intéressant de mieux connaître les Clinton et leur bilan.
Sous quel angle avez vous abordé ce portrait ?
C'est une biographie du couple par des proches : leurs camarades de jeunesse, d'université, des professeurs, le pasteur qui les a mariés, des collaborateurs, des adversaires Républicains. Des analystes politiques aussi, comme Marc Halperin de Time Magazine ou Don Van Natta journaliste et Prix Pulitzer.
Mais rassurez vous Hillary et Bill sont très présents à l'image grâce aux milliers d'heures de films que nous avons consultés et montés.
Précisément, du point de vue des archives, il est sans doute plus facile de travailler sur un sujet contemporain, que sur des périodes plus anciennes, les documents ne risquent pas de manquer ?
C'est bien là tout le problème. Il existe 12000 cassettes soit 6000 heures de film, tournés rien que par la Maison Blanche. Ces images étaient inaccessibles jusqu'à l'ouverture très récente de la Bibliothèque Clinton à Little Rock. Nous avons été les premiers à visionner ces images, (en même temps, d'ailleurs que leur conservateur, qui les mettait à notre disposition).
Il nous a fallu travailler plusieurs mois avec des documentalistes françaises et américaines. Je ne vous parle pas, bien entendu des dizaines de milliers d'heures tournées par les grandes chaînes de télévisons ABC, CBS, NBC dont nous avons également exploré patiemment les archives.
L'affaire Lewinsky a terni l'image de cette présidence, à tort ou à raison ?
Le film révèle que l'affaire Lewinsky ne fut qu'une partie émergée de la vie agitée de Clinton, ses maîtresses ne se comptent plus. L'accumulation de ces aventures au fil des années, a été un menace permanente, une série de bombes à retardement dans sa carrière politique. Elle l'a détourné trop souvent de ses tâches présidentielles au profit de sa défense personnelle, face aux attaques de ses adversaires Républicains.
Comment Hillary a-t-elle vécu toutes ces épreuves politiques et tous ces scandales ?
Très mal naturellement, et ce fut encore pire pour sa fille Chelsea, victime de troubles psychosomatiques, nous ont confié des proches. Mais politiquement, ils admettent aussi qu'elle en a tiré un grand bénéfice. L'Amérique ne l'aimait pas, on lui tenait rigueur de sa réussite, elle donnait une image trop parfaite à beaucoup de gens. Brusquement elle devient une femme blessée. Elle rejoint l'expérience de millions d'autres américaines. Et ces femmes, en particulier à droite, se sont mises à respecter sa dignité et le fait qu'elle ne demande pas le divorce. C'est d'ailleurs ce regain de popularité qui lui permettra d'emporter plus tard un siège au Sénat.
Qu'est ce qui unit en dépit de tout, ce couple ?
Leurs amis affirment que sur le fond, ils sont très profondément liés, qu'il ont une fascination mutuelle et réciproque, que chacun admire le talent de l'autre. Hillary est un esprit organisé, travailleur logique discipliné, elle va droit au but.
Bill est un séducteur, il joue sur ses émotions et celle des autres pour atteindre ses objectifs. Ils sont complémentaires, mais à l'inverse du schéma traditionnel, masculin, féminin. C'est Bill qui se sert de son intuition et Hillary de sa logique.
C'est donc avant tout l'histoire de leur couple que vous racontez ?
Oui mais c'est aussi l'itinéraire de ces américains du baby-boom, marqués par 1968. Bill et Hillary sont le premier couple présidentiel issu de la génération contestataire. Ils ont milité en faveur des droits civiques, contre la guerre du Vietnam.
En arrivant à la Maison Blanche, ils avaient beaucoup de projets, en faveur de la santé, de l'éducation, des injustices sociales, mais ils se sont heurtés à des adversaires déterminés, et ils ont fini par réduire leurs ambitions politiques, à s'accrocher au pouvoir en surfant sur les sondages d'opinion.
Pensez-vous qu’Hillary ait une démarche politique différente de Bill ?
Leur approche de la politique est assez différente, Hillary a montré qu'elle traitait plus volontiers les questions politiques sous l'angle moral. Mais elle a appris de Bill à aborder les problèmes avec un minimum de pragmatisme. D'ailleurs son attitude vis à vis de la guerre en Irak, laisse penser, qu'elle marche sur ses traces…
Elle s'est d'abord prononcée en faveur de la guerre, avant de faire marche arrière au fur et à mesure que l'opinion américaine se retournait.
Vous êtes spécialisé dans les sujet historiques, pourquoi avoir choisi cette fois d'aborder l'actualité ?
La candidature d'Hillary relève de l'actualité, mais la présidence Clinton appartient déjà à l'Histoire, Bill a été élu il y a plus de quinze ans. Il a exercé le pouvoir durant une période tout à fait intéressante, une sorte de "parenthèse enchantée" entre la chute du Mur de Berlin et les attentats du 11 septembre. A cette époque, les États-Unis n'avaient plus d'ennemis dans le monde, du moins le croyaient-ils ! Et d'ailleurs de ce point de vue, il faut constater que Clinton n'a pas assez pris en compte les avertissements de la CIA qui voyait monter la menace islamiste.
Ce que l'on pourrait également qualifier "d'historique", c'est l'attitude nouvelle des médias américains vis à vis de leur président. Trente ans plus tôt, ils avaient choisi de fermer les yeux, sur les aventures extraconjugales de Kennedy. Avec Clinton ils ont pour la première fois commencé à fouiller la vie personnelle d'un président. C'est d'ailleurs une évolution, dont nous sommes aujourd'hui les témoins en France. La disparition, en politique, de la frontière entre vie publique et vie privée et la peoplelisation de nos dirigeants.